Dans «Walk on my Own» une cinéaste de 16 ans documente l’histoire de Keur Simbara – l’un des premiers villages du Sénégal abandonner l’excision et le mariage d’enfants

(Gracieuseté de  BYkids )

(Gracieuseté de BYkids)

Une cinéaste de 16 ans raconte la vie 20 ans après sa communauté a décidé d’abandonner ces pratiques

Lorsque Ndèye Fatou Fall, 16 ans, n’est pas à l’école, elle aime jouer au football et au basket-ball ou s’entraîner pour la prochaine représentation théâtrale de son village. Mais, si elle était née dix ans plus tôt, elle ne pourrait pas jouir de ces libertés.

Il y a vingt ans, le mariage des enfants et l’excision génitale féminine (FGC, en anglais) — pratique néfaste pouvant provoquer saignements, infections et même la mort de jeunes femmes — étaient très répandus dans la communauté de Ndèye Fatou à Keur Simbara, dans l’ouest du Sénégal. Demba Diawara, chef de village et grand-père de Ndèye Fatou, a éduqué des centaines de communautés — comprenant Keur Simbara — sur les avantages de mettre fin à ces pratiques. Grâce à son travail et aux autres membres de la communauté, Ndèye Fatou est capable d'aller à l'école, de poursuivre ses passions — et de réaliser son propre film.

Avec l’organisation BYkids, Ndèye Fatou a créé le documentaire «Walk on my Own,» qui retrace l’histoire de la mutilation génitale féminine et du mariage des enfants à Keur Simbara. Ndèye Fatou interviewe des mères et des aînés de la communauté et montre aux téléspectateurs comment la communauté a changé depuis qu’ils ont pris cette étape importante pour les femmes et les filles. Keur Simbara est maintenant plus pacifique et ses villageoises ont la liberté de finir leurs études et de mener la carrière de leur choix.

Le mariage des enfants et l'excision ont des répercussions sur des millions de filles et de femmes du monde entier. En 2017, plus de 100 millions de femmes et de filles avaient déjà subi une forme d’excision génitale féminine. Chaque année, environ 15 millions de filles dans le monde se marient avant leur 18e anniversaire, ce qui accroît leur risque d'abandon scolaire et de violences domestiques. Le Sénégal a ouvert la voie à l'encontre cette tradition en interdisant l’excision génitale féminine en 1999. Toutefois, l’excision génitale féminine et le mariage des enfants sont encore courants dans certaines partis du Sénégal et d'autres régions du monde.

J’ai parlé avec Ndèye Fatou pour discuter de son film, «Walk on my Own», sur les progrès accomplis dans son village de Keur Simbara et sur sa vision de l’avenir du Sénégal.


Omolara Uthman (OU) : Parlez-moi de la réalisation de «Walk on my Own» — Quelle partie du processus de réalisation du documentaire vous a le plus plu et quelle a été la partie la plus difficile ?

Ndèye Fatou (NFF) : Ce que j'ai le plus aimé dans le film «Walk on My Own,» est l'interview que j'ai faite avec mon grand-père, l’Imam Demba Diawara, qui est aussi notre chef de village. Il m'a expliqué des choses qui se passaient dans notre village avant ma naissance. Baay Demba m'a ouvert son cœur et m'a raconté tant de choses — en particulier sur la tradition et le mariage d'enfants qui se pratiquaient ici à Keur Simbara. Vous savez que je n’aurais jamais osé l’interroger comme je l’ai fait car, dans notre culture, une jeune fille ne pose pas de telles questions à un aîné. En fait, je n’avais jamais posé de telles questions à d’autres aînés de la communauté — vous ne pouviez pas le faire. J'ai beaucoup appris de Baay Demba, qui m'a beaucoup appris. Je me suis rendue compte à quel point il était important de comprendre le passé et j'étais fier du rôle qu'il avait joué pour mettre fin à ces pratiques néfastes dans de nombreuses communautés.

La chose la plus difficile pour moi dans le film a été d'aller voir le chef religieux et traditionnel du village voisin pour lui poser des questions. C’était tellement difficile pour moi et je craignais de ne pas avoir le courage de l’interviewer — mais en fait, j’ai fait l’interview — il était gentil et ouvert et il a répondu à toutes mes questions.

OU : Comment vous vous sentez en pensant que des gens du monde entier regarderont votre film ?

NFF : Lorsque le monde entier regardera ce film, mon cœur sera rempli de joie et je me sentirai si fière de mon succès, car j’ai été choisi parmi de milliers de filles du monde entier pour réaliser ce film. J'ai d'abord regardé la version finale avec ma communauté et les villageois voisins et j'ai été émerveillé — j'ai même eu la chair de poule !

Et maintenant, lorsque d'autres villageois et d'autres personnes qui pratiquent «la tradition» et mariage des enfants regardent ce film, je suis convaincu qu'ils se rendront compte à quel point les filles et les femmes ont souffert. J’espère que les gens seront inspirés à discuter après avoir vu ce film, puis décideront de mettre fin à ces pratiques néfastes qui violent les droits fondamentaux des filles.

OU : Comment décririez-vous Keur Simbara à quelqu'un qui n'y est jamais allé là-bas ?

NFF : Je leur dirais que Keur Simbara est un petit village sénégalais rural, typique où les gens vivent ensemble dans la paix et l’harmonie. Tout le monde est solidaire ! Mais maintenant, Keur Simbara est célèbre pour son imam et chef de village, Demba Diawara. Il était l'un des premiers chefs africains traditionnels et religieux qui, il y a plus de vingt ans, a osé plaider ouvertement en faveur de l'abandon de l’excision et du mariage d'enfants. Il s'est rendu dans des centaines de villages pour discuter de mettre fin à ces pratiques avec des personnes de notre même groupe ethnique, parents proches et lointains. Il était si courageux, si intelligent et si réfléchi et sage dans sa façon d'aborder ces problèmes que les gens étaient prêts à envisager l'abandon pour la première fois !

OU : Pourquoi avez-vous choisi de centrer votre film sur les changements qui eu lieu à Keur Simbara depuis l'abandon des traditions de mariage des enfants et de l'excision ?

NFF : De nombreuses communautés en Afrique pratiquent encore «la tradition» et le mariage des enfants. Il a été si important pour toutes les filles comme moi que Keur Simbara ait abandonné ces pratiques. Le mariage des enfants n’est pas bon pour la santé physique et mentale de l’enfant. Et l'excision est une pratique dangereuse car elle peut entraîner des problèmes tels que l'hémorragie, le tétanos, la stérilité et les filles peuvent même mourir d’avoir subi l'excision. Et pourtant, une fille était obligée de se soumettre à cette pratique parce qu'elle devait obéir à ses parents. Si elle n’était pas excisée, elle ne serait pas respectée, elle ne serait pas considérée comme «pure» — et si elle préparait un repas, personne ne mangerait sa nourriture ! Elle ne serait même pas capable de faire la lessive pour d’autres personnes car le linge serait considéré comme sale. Les gens l'insultaient tellement que la fille pouvait même décider de se faire faire elle-même si elle n’était pas excisée.

Je voulais donc partager avec d'autres Africains qui pratiquent l’excision et le mariage d'enfants la raison pour laquelle Keur Simbara a abandonné cette pratique et ce qu'elle a signifié pour nous, les filles et les jeunes femmes de ma génération en ce qui concerne notre bien-être et notre avenir. J'espère que d'autres suivront l'exemple de ma communauté.

Je voulais aussi que les personnes d'autres pays où les excisions et le mariage d'enfants ne soient pas pratiquées se rendent compte que les Africains eux-mêmes sont à tête du mouvement pour l'abandon des pratiques néfastes au Sénégal.

 
 

OU : Comment pensez-vous que votre vie aurait été différente si votre village n’avait pas arrêté les pratiques de l'excision et du mariage des enfants ?

NFF : Je pense que j'aurais eu beaucoup de problèmes dans ma vie. J'aurais subi une excision et je serais maintenant mariée à une personne que je n'aimerai peut-être pas du tout. Je ne serais pas maintenant à l'école à coup sûr ! Auparavant, c’était les parents qui choisissent un mari pour leurs filles. C'était ce que nous appelons le «mariage forcé». J'aurais pu tomber enceinte quand mon corps n'était pas encore complètement développé. Je remercie donc Dieu et je suis reconnaissant à ma communauté et tous nos autres parents vivant dans d'autres communautés ont pris cette décision importante d'abandonner ces pratiques avant ma naissance.

OU : Puisque l’excision et le mariage des enfants ne sont plus un problème, voulez-vous changer d’autres choses à Keur Simbara ?

NFF : Oui ! Il y a d'autres domaines où nous avons besoin d'amélioration à Keur Simbara. Par exemple, nous avons vraiment besoin d’un bon collège dans notre village, car les enfants doivent maintenant parcourir de longues distances à pied — 5 km pour suivre les cours dans un autre village. J'ai moi-même fait cela pendant trois ans. C'est dangereux pour les enfants car il y a de plus en plus d'insécurité et on entend dire que des enfants, surtout des filles, pourraient être kidnappées ou agressées, surtout si vous devez aller à l'école plus tard dans l'après-midi. 

J'aimerais aussi avoir un poste de santé plus proche de notre communauté, car nous devons maintenant nous rendre en ville pour recevoir la plupart de nos traitements médicaux. Nous avons un petit centre de santé mais il n’y a ni infirmier ni médecin. Si nous avions un poste de santé, les enfants pourraient étudier et revenir à Keur Simbara en tant que médecins ou infirmiers pour aider notre communauté. Finalement, nous aimerions aussi avoir de l’électricité car il existe certaines machines qui ne peuvent pas fonctionner uniquement avec l’énergie solaire. Ainsi, nous pourrions éventuellement créer plus d'emplois pour les jeunes de notre communauté afin qu'ils ne soient pas obligés de quitter le village pour aller ailleurs chercher du travail.

OU : Quelle est votre matière préférée pour étudier à l'école ? Pourquoi l'aimes-tu ?

NFF : J'adore apprendre l'anglais. J'ai toujours voulu apprendre l'anglais car je vois que cela ouvre d'autres mondes et possibilités pour les gens. Pendant le tournage du film, je me suis rendue compte à quel point parler anglais était utile et je souhaitais de tout mon cœur de ne pas avoir besoin d'un traducteur et de pouvoir m'exprimer directement avec Elizabeth, mon mentor, qui m'a appris à utiliser l’appareil photo. De plus, j'espère lire en anglais et voyager un jour dans d'autres pays. Je connais beaucoup de gens dans le monde qui parlent anglais, alors je veux pouvoir échanger des idées avec eux. Même pour faire cette interview, nous avons dû passer par des traducteurs !

Mais j’ai aussi pu suivre des cours à l’école non formelle de Tostan en langues nationales où j’ai appris les droits humain. C’était mon sujet préféré car nous avions appris à connaître et comprendre les droits humains. Cela change vraiment votre vie et vous donne confiance en vous et je sais que c'est ce qui a poussé les habitants de Keur Simbara à mettre fin au mariage des enfants et à l'excision en 1998. Le droit humain à être protégé contre toute forme de violence, à être protégé contre toute forme de de discrimination, le droit humain de s’exprimer et de se marier avec la personne de son choix — il est si important de connaître tous ces droits !

Je voulais aussi que les personnes d’autres pays où les excisions et le mariage d’enfants ne soient pas pratiquées se rendent compte que les Africains eux-mêmes sont à tête du mouvement pour l’abandon des pratiques néfastes au Sénégal.
— Ndèye Fatou Fall

OU : Est-ce que toutes les filles de Keur Simbara vont à l'école formelle ? Si ce n’est pas le cas, pourquoi ne le font-ils pas ?

NFF : Non, malheureusement, toutes les filles de Keur Simbara ne vont pas à l'école. La raison en est que l’école publique est loin et qu’ils n’ont souvent pas les fonds nécessaires pour poursuivre leurs études après l’école primaire.

Même pour moi, aller à l'école était un problème. Ma mère et mon père ont divorcé, ce qui n’a pas été une chose facile pour moi. J'habitais avec ma grand-mère dans le village et je devais parcourir de longues distances à pied pour aller à l'école tout en aidant ma grand-mère à faire le ménage. Donc, l’année dernière, je n’ai pas aussi bien réussi à l’école. Mais aussi, mon père n'avait payé que la moitié des frais de scolarité nécessaires. On m'a demandé de payer le reste, sinon je serais renvoyée de l'école. Chaque jour, le directeur de l'école me demandait : «Où est le reste de l'argent que tu dois ?» Et chaque jour, je répondais — je sais que mon père viendra bientôt payer le reste. Le directeur a finalement appelé mon père pour confirmer qu'il viendrait bientôt payer. Encore une fois, mon père a dit qu'il viendrait - mais ensuite, il n'est jamais venu et le directeur m'a dit que je ne pouvais plus venir à l’école. C'était au milieu de l'année scolaire. Je devais quitter l'école et j'avais le cœur brisé.

Après un certain temps, ma mère, qui avait épousé un autre homme de la ville de Thiès, m’a amenée vivre avec elle pour essayer de trouver une école publique où il n’était pas nécessaire de payer. Je suis allé d'école en école mais tous m'ont refusé et m'ont dit qu'il était trop tard pour m'inscrire, que toutes les écoles étaient remplies. Alors ma mère m'a dit que je devrais aller vivre à Dakar avec ma tante, son mari et ses enfants. On m'a demandé de rester à la maison et de faire la cuisine, le ménage et la lessive pour toute la famille. J'étais seule à la maison chaque jour avec ma tante pendant que tous les autres enfants — mes cousins — allaient à l'école. J'étais tellement découragée parce que moi aussi je voulais aller à l'école.

Puis, en janvier de cette année (2019), avant la sortie du film aux États-Unis, j'ai été invitée à revenir à Keur Simbara pour visionner le film terminé avec le reste de la communauté et les villages voisins.

Dans le film, je me suis souvenu de la joie et de l’espoir que j’avais pour l’avenir, et je me suis rendue compte que tous mes rêves avaient été brisés parce que je ne pouvais pas aller à l’école. La famille de Mark et Lisa Wheeler et leur fille Izzy, qui ont contribué au financement de ce film réalisé par BYkids, m'ont demandé pourquoi j'avais l'air triste lorsque je regardais le film — et m'ont ensuite demandé comment je m'en tirais à l'école. J'avais honte de leur dire que je n'étais plus à l'école. Quand ils ont appris ce qui s'était passé, ils ont décidé de m'aider à retourner à l'école, avec le soutien de Tostan, pour trouver une école à proximité qui m'accepterait si tard dans l'année. Je vis maintenant avec une famille à cinq minutes d'une école magnifique. J'essaie maintenant de rattraper ce que j'ai raté pendant plusieurs mois. Je suis très reconnaissante à tout le monde et je suis si heureuse de retourner à l’école !

Mais les autres enfants de Keur Simbara et de nombreux autres villages n’ont pas les mêmes chances que moi. Ce n'est pas juste et c'est quelque chose qui doit changer. 

OU : Qu'aimez-vous faire pour amusement ?

NFF : J'aime pratiquer des sports — football et basket-ball. J'aime aussi étudier et j'ai un tuteur qui m'aide à rattraper mes études en anglais — c'est amusant pour moi ! J'aime aussi participer aux cérémonies religieuses au cours desquelles je chante des versets du Coran avec un groupe de jeunes filles. Je joue également dans les théâtres que nous organisons dans le village pour promouvoir la santé et les droits humains. De nombreux dirigeants d'ONG africaines locales ont rendu visite à notre communauté et j'espère que ce théâtre sera utilisé pour inciter d'autres personnes à promouvoir le bien-être sur tout le continent.

Questions et réponses posées en wolof et traduites du wolof en anglais par Dame Guèye et Molly Melching de Tostan, un organisation qui travaille avec les communautés rurales menant leur propre développement.

Cet entretien a été édité et condensé pour plus de clarté.

This piece is also available in English.


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About the author

Omolara Uthman is a Malala Fund editorial intern and student at Johns Hopkins University. She loves reading, writing and food photography.